– Et cette jeune fille ? Est-elle assez brillante pour rejoindre le cœur du Léviathan ? Je n’en suis pas certain…
Edward réfléchissait à voix haute dans son bureau.
Erik, son vieux majordome, était posté à côté de lui, comme à son habitude, lui servant un thé.
Nahl débarqua alors dans le bureau pour remettre un courrier à Edward.
– Que penses-tu de cette jeune fille Nahl ? l’interrogea-t-il en lui montrant la photo du dossier qu’il consultait.
– Elle est très intelligente, mais un peu trop tendre pour rejoindre l’organisation à mon avis
– Un peu trop tendre dis-tu… merci pour ton avis. Tu peux disposer, répondit-il.
Edward repensa à sa dernière visite à l’orphelinat en tant qu’Auguste Ours. Nahl avait toujours le beau rôle d’apporter les cadeaux et de jouer avec les enfants pendant qu’il faisait l’inspection.
Orphelinat douce brise
Un des rares instituts de la ville accueillant les enfants abandonnés, orphelins ou encore anciens esclaves, leur offrant un toit et une éducation pour leur donner un avenir. Après l’étude, des enfants de tous âges s’occupaient dans la grande cour.
– Que tout le monde se rassemble dans la salle principale, nous avons un visiteur particulier aujourd’hui, appela alors leur nourrice.
La quarantaine d’enfants se regroupèrent et s’installèrent tranquillement, curieux de l’identité du visiteur.
– Certains le connaissent déjà mais sa dernière visite date un peu : le bienfaiteur de notre orphelinat ! annonça-t-elle fièrement.
Parrain est là ?
Est ce que Tati est venu avec lui ?
On va pouvoir jouer avec lui Manounou !
Les enfants semblaient joyeux à l’annonce de ce visiteur qu’ils connaissaient bien. Depuis toujours, enfin depuis la création de l’établissement, il venait quelque fois par an voir les petits.
– Bonjour les enfants, vous avez tous bien grandi depuis la dernière fois ! Excusez-moi de ne pas être venu ces derniers temps, mais aujourd’hui je vais me faire pardonner, dit Auguste Ours de sa voix profonde.
Nahl fit son apparition avec de nombreux cadeaux dans les bras.
– Oui Tati est là aussi !
– On se calme les morveux, et partagez bien tout ça entre vous.
La Léoum distribuait les cadeaux sous les regards excités des enfants avant d’aller jouer avec eux.
Un autre groupe entourait Auguste Ours, l’invitant aussi à jouer.
– Tout à l’heure les enfants, je dois discuter avec Manounou.
Faisant la moue, des enfants s’éloignent pour profiter de leurs cadeaux.
– Vous les gâtez beaucoup trop monsieur, on n’arrivera plus à les tenir le soir, commenta Manounou d’un air faussement accusateur.
– Voyons après toutes ces années, je sais bien que vous savez contrôler tous ces monstres, répondit Auguste Ours d’une voix faussement mielleuse.
– Il est vrai que je m’occupais déjà d’enfants avant même l’ouverture de l’orphelinat. Vous nous donnez toujours beaucoup, c’est un plaisir de travailler avec vous.
La discussion se poursuivit quelques instants avant qu’Auguste Ours sorte un petit rouleau de papier et le tende à Manounou, en ajoutant :
– Je souhaite avoir des informations sur leur potentiel ainsi que la liste des nouveaux candidats.
Sans changer d’expression, Manounou prit le rouleau et le rangea précieusement, puis fit un petit signe vers les étages du bâtiment.
– Père sera informé au plus tôt, certains d’entre eux sont prometteurs pour les grandes études. Je donnerai les documents à Grande sœur.
– Ce sera avec plaisir, retournez avec les enfants maintenant.
Edward appréciait ces moments avec les enfants, cela apaisait Auguste Ours d’une certaine manière. Et pourtant, il savait bien à quoi lui servait cet orphelinat.
– Vous semblez ruminer de mauvaises pensées monseigneur, voulez-vous me les partager ?
Erik savait tout de suite lorsque le cœur d’Edward souffrait, ses années de service avec lui en faisaient son principal confident.
– Je récupère toutes sortes d’enfants dans cette ville, je les nourris, je les habille et je les éduque mais tout cela n’est qu’hypocrisie ! Je les forme pour ensuite les utiliser de toutes les manières… soupirait son maître.
La majorité de ces enfants devenaient des citoyens, exerçant de petits métiers dans toute la ville, pour former un tentaculaire réseau de renseignements.
– Vous les sortez de la boue de la ville pour leur donner un avenir je ne vois rien de mal à ça, protesta Erik.
– Les plus brillants sont parqués dans les salles cachées de l’orphelinat, abreuvés de propagande et de connaissances pour travailler dans nos filiales principales, et pour les quelques génies que l’on découvre parmi eux, on leur fait subir un lavage de cerveau et un entraînement infernal pour qu’ils rejoignent le cœur du Léviathan.
– Mais vous leur laissez toujours le choix : ils peuvent rejoindre le programme ou vivre une vie normale s’ils le souhaitent !
– Quand tu ne connais rien d’autre que les éloges qu’on leur sert à longueur de journée, est-ce vraiment un choix ? Et puis, tu sais très bien ce que nous avons dû faire avec certains d’entre eux… répondit Edward, torturé par la pensée de ce qu’ils avaient fait subir à ces enfants.
Erik garda le silence, laissant son maître dans ses pensées.
– Et les cobayes pour tester le sevrage du Sel noir ! Combien sont morts en hurlant dans les murs de l’orphelinat ? reprit Edward.
– Et combien en avez-vous sauvé de ce mal jusqu’ici incurable ? Eux aussi, vous leur avez expliqué les risques, leur permettant de partir sereinement s’ils le souhaitaient, tempérait Erik.
– De vulgaires excuses pour se donner bonne conscience, j’exploite ces enfants pour mon profit. Je suis aussi monstrueux que ces esclavagistes, elle me détesterait si elle voyait ce que je fais !
– Avez-vous des regrets ? L’idée que Madame vous haïsse vous effraie-t-elle ?
Le regard d’Edward devint glacial, le visage grimaçant, faisant face à Erik, furieux.
– Aucun ! Tu sais très bien que je jetterais tous ces enfants à la mer moi-même si ça me permettait de la retrouver ! Qu’importe qu’elle me voie comme un monstre tant que je les retrouve saines et sauves !
– Nous le savons maître, et nous continuerons à vous suivre jusqu’au bout. Mais… malgré votre détermination, j’entends votre douleur, répondit Erik.
– C’est Auguste Ours qui est impitoyable, pas moi, malgré tout ce que l’on fait ensemble je ne dois jamais m’habituer à cette douleur, garder mon esprit sain pour pouvoir les rejoindre.
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